#INTERVIEW - Ancien commentateur de beIN Sports et Téléfoot, Julien Brun commentera Suède-Ukraine avec Sabrina Delannoy, mardi, pour TF1. Il m'a accordé une interview pour parler de son quotidien des derniers mois, de son métier et du début de l'Euro 2020.
On vous a peu entendu depuis la fin de Téléfoot en début d’année 2021. A quoi ressemblait votre quotidien avant l’Euro ?
J’ai eu une petite période où il a fallu digérer. Je n’ai pas été déprimé mais il fallait que je me remette de cet « échec ». J’ai passé un mois au bord de la mer pour souffler, respirer, marcher et réfléchir. Depuis, je suis revenu à Paris en famille pour me ressourcer. J’ai continué à regarder beaucoup de foot à la télé, à lire L’Equipe le matin et à faire pas mal de marche. Ça peut paraitre rébarbatif mais j’ai la chance d’habiter dans Paris donc je marchais tous les jours pendant deux, trois heures, à regarder comme c’est joli. J’ai profité de la nature, je suis allé régulièrement me promener en forêt…
Des choses que vous n’avez peut-être pas le temps de faire lorsque vous êtes régulièrement en déplacement…
Voilà, c’est ça. Je marche beaucoup quoiqu’il arrive mais j’ai eu le temps de réfléchir à ce qui s’est passé. J’aurais préféré ne pas vivre ce que j’ai vécu (la fin de la chaîne Téléfoot, ndr) mais il n’empêche qu’il y a aussi des choses positives à en retirer, qu’avoir du temps pour soi n’est pas désagréable et que c’est chouette de pouvoir être avec les siens.
Commenter un Euro vous est déjà arrivé sur beIN SPORTS. Est-ce toujours quelque chose de particulier que d’être aux commentaires d’une des plus grandes compétitions internationales ?
Oui, c’est le genre de moment où je me dis que je fais partie des chanceux. Avec beIN, j’ai eu la chance de partir en Pologne et en Ukraine puis au Brésil, de faire l’Euro 2016 en France, d’aller en Russie, de faire la CAN en Egypte… Je me dis que je suis privilégié car, si ce n’était pas mon métier, ce sont des choses que je ferais en tant qu’amateur de foot. Là, je suis même payé pour faire quelque chose qui est une chance. Puis tu te mets en immersion dans la compétition, il y a quelque chose de vraiment particulier lors des grandes compétitions. C’est génial, et le faire pour TF1 change aussi la manière dont je le fais d’habitude donc c’est une super chance. Je suis très reconnaissant envers TF1 de m’avoir appelé pour ça.
Vous parlez de compétitions pour lesquelles vous êtes parti pour toute la durée de la compétition. Pour cet Euro, vous êtes allé à Wembley pour Angleterre-Ecosse, vous êtes de retour en France puis vous repartirez pour Suède-Ukraine. L’expérience est-elle différente ?
Oui ! C’est totalement différent car on a moins cette sensation d’immersion. Quand on va sur l’Euro en Pologne et en Ukraine, au Brésil ou en Russie, on se retrouve coupé des siens, on vit à l’hôtel et dans les avions pendant un mois. Là, il y a moins ce côté-là. Mais mine de rien, quand tu sais que tu vas commenter une compétition comme ça, même si tu es chez toi, tu regardes tous les matchs pour te plonger dedans. L’immersion est moins évidente que quand tu es à l’étranger mais tu te crées une petite « bulle d’Euro ». Tu es chez toi, tu vas faire tes courses pour manger le soir, mais il y a quand même des moments qui te font dire « on est quand même dans une période spéciale ».
Malgré tout, c’est un Euro très particulier sans une partie du public. Vous avez commenté un Angleterre-Ecosse qui aurait pu être encore plus chaud sans crise sanitaire. Comment le vivez-vous ?
J’ai envie de voir les choses par l’autre bout. Je me dis surtout que les stades ne sont pas vides. Depuis un an, on a dû prendre l’habitude de se retrouver dans des stades vides, on s’est habitué à voir du foot sous cloche. Pour moi, le fait qu’ils ne soient pas vides pour cet Euro est un point positif incroyable. Quand vous avez 20 000 personnes, cela n’a rien à voir avec un stade vide. La différence est plus importante entre 0 et 20 000 personnes qu’entre 20 000 et 80 000, d’autant plus que les supporters présents sont très contents de faire partie de cette aventure, ils se sentent privilégiés. On sort d’une période tellement dure d’un point de vue des stades que je vois ça comme une progression.
Je me disais mercredi devant le match des Bleus que commenter France-Portugal devant 65 000 personnes ou Angleterre-Ecosse devant 20 000 personnes devait quand même être très différent…
Pour l’avoir vécu en Ligue 1 en début de saison, je trouve qu’à partir de 5 000 supporters, on ressent vraiment une atmosphère. La différence est bien plus importante entre le stade vide et les 15 000 personnes qu’entre les 15 000 et le stade plein. Evidemment, c’est encore mieux quand c’est comme à Budapest mais ce n’est pas un facteur négatif.
Vous parliez il y a quelques années d’un Angleterre-Slovaquie de l’Euro 2016 où vous aviez enlevé votre casque pour écouter l’ambiance et laisser vivre le son des tribunes aux téléspectateurs. Le public a-t-il un impact sur votre façon de commenter ?
Je considère que plusieurs éléments entrent en jeu dans le commentaire : il y a mon commentaire, celui de mon consultant ou ma consultante, le bord terrain quand il y en a un et ce qui se passe dans le stade. Je pense que, d’une certaine manière, on est là pour faire le chef d’orchestre et si la musique est magnifique dans les tribunes, autant en profiter. Ce qui est parfois frustrant, c’est qu’on a quelqu’un qui dit « écoutez cette magnifique ambiance » et qui se remet à parler deux secondes après. Si on essaie d’en profiter, profitons-en pleinement. On doit ensuite reprendre la main de temps en temps mais on peut se lâcher et profiter du son du stade pendant quelques dizaines de secondes. En l’occurrence, sur Angleterre-Slovaquie, c’était exceptionnel pendant de longues minutes ! Je reprenais la main juste quand le ballon se rapprochait des trente derniers mètres pour commenter un éventuel but mais, dès qu’il repassait au milieu de terrain, mon commentaire – et le commentaire de qui que ce soit – était moins important, je pense, que l’ambiance du stade.
Les gens sont attachés à des grandes voix, comme celle de Grégoire Margotton qui accompagne les Bleus. J’ai l’impression que le métier de commentateur repose énormément sur la tonalité de la voix. Etes-vous d’accord ?
La voix de Grégoire est chaude, elle enveloppe, donc il y a forcément quelque chose de sympathique d’emblée. Il y a beaucoup de types de voix très différentes dans la manière dont on commente en France et il n’y a pas une bonne façon de le faire. Il faut essayer de trouver sa propre voix. Ma belle sœur, qui ne regarde jamais le foot et n’a jamais regardé beIN Sports ou Téléfoot, m’a « découvert » sur TF1 et n’a pas reconnu ma voix (rire). Je ne le fais pas consciemment mais je dois avoir une voix dans la vie et une voix de commentateur. C’est aussi le fruit de l’expérience. Je pense qu’on trouve son style et sa voix au bout de quelques années. Au début on veut montrer qu’on a beaucoup travaillé et avec le temps on peut tamiser tout ça et récupérer le meilleur de ce qu’on peut donner. Cela se travaille avec les années et cela se fait naturellement, je ne fais jamais de faux commentaire quand je suis chez moi ou dans ma douche. C’est vraiment quelque chose qui me vient sur le moment.
Vous aussi êtes devenu une voix qui compte, que les fans de foot connaissent et apprécient beaucoup. Cela procure-t-il un sentiment particulier ?
J’ai conscience que je ne suis pas une signature grand public que tout le monde connait comme Grégoire Margotton qui est sur TF1 depuis longtemps mais c’est toujours très agréable quand des fans de foot disent qu’ils ont apprécié des commentaires. Cela fait toujours plaisir d’entendre ce genre de témoignage. On fait ce métier pour plusieurs raisons : parce qu’on adore le foot, parce qu’on a envie de vive de cette passion et parce qu’il y a aussi un côté un peu narcissique. On se met devant les gens, c’est plus ou moins maladif, mais on a évidemment envie de plaire au plus grand nombre.
Vous donnez assez peu votre avis et vous êtes plutôt dans l’idée de décrire les choses et les expliquer au téléspectateur. Regrettez-vous le fait que beaucoup de journalistes fassent du journalisme d’opinion ou est-ce une idée que vous partagez ?
Il ne faut pas non plus se tromper. Je suis commentateur, je ne fais pas de journalisme d’investigation. J’ai conscience du caractère moitié journalisme, moitié animation de ce métier. Chacun fait comme il le sent, je ne vais pas donner de leçon. Le journalisme d’opinion ne me dérange pas du tout et il a toujours existé. Le seul souci, c’est lorsque cela devient systématique. On n’a pas besoin que tous les journalistes soient des journalistes d’opinion. On peut aussi voir des journalistes de description, d’explication, qui soient des « passeurs ». Il ne faut pas que tous les journalistes veuillent devenir des journalistes d’opinion. J’ai tendance à penser que le moment du match n’est pas le moment de l’opinion mais un moment de partage, de description et d’accompagnement. Je suis pour que chacun puisse se faire sa propre opinion. Je ne suis pas là pour obliger les gens à penser comme moi. Dans le cas d’un Marseille-Angers, un supporter marseillais a le droit de penser que son latéral droit est mauvais mais je ne suis pas là pour forcer le supporter marseillais qui aime ce joueur à penser qu’il est mauvais. Si le joueur n’est pas bon ce jour-là, je le dirai. Mais je ne suis pas là pour attiser les passions et ne me considère pas comme un prescripteur d’opinion.
« Le moment du match, c’est le moment du match avant tout »
Si je suis dans une émission de débrief et qu’on me demande mon avis, je suis capable de le donner. Je pense juste que le moment du match est un moment de partage au cours duquel chacun a le droit de vivre le match comme il le veut : soit très intensément, soit avec un peu plus de recul. Je sais aussi que les personnes qui me regardent peuvent être des jeunes enfants, des personnes âgées, des familles… Il faut que chacun puisse avoir un plaisir un commun sans que l’opinion soit forcément commune. Quelqu’un qui regarde un match ne le regarde pas parce qu’il est commenté par Pierre, Paul ou Jacques. Quelqu’un qui regarde une émission de débat, il fait le choix de regarder car il souhaite entendre l’opinion de Pierre, Paul ou Jacques. Le moment du match, c’est le moment du match avant tout. Nous ne sommes que des intermédiaires que nous ne sommes plus lorsqu’on est dans l’après-match.
Qu’avez-vous pensé du match des Bleus contre le Portugal ?
Cela n’a pas été brillant, c’est sûr, mais les Bleus finissent leaders du groupe dans lequel il y avait le Portugal et l’Allemagne. Effectivement, cela aurait pu être mieux et je pense que les joueurs et le staff en sont les premiers conscients. Mais on ne va pas crier au loup quand on sort de cette poule avec une victoire, deux nuls, la première place et qu’on joue en huitièmes contre la Suisse alors que les autres jouent contre la Belgique et l’Angleterre. Il faut aussi voir ce qui se passe de bien. Dans une pareille compétition après une saison aussi longue, avec des joueurs aux organismes très fatigués, qui ont été sur-sollicités et qui ont eu une toute petite préparation, c’était difficile d’imaginer que le jeu serait génial d’emblée. Je trouve que c’est largement satisfaisant.
Après trois matchs de compétition, où la France se situe-t-elle selon vous parmi les candidats au titre ?
Quand on voit la qualité intrinsèque, en plus du vécu commun de la plupart des joueurs avec l’Euro 2016 et la Coupe du Monde 2018, c’est évident que cette équipe fait partie des deux ou trois équipes favorites, si ce n’est qu’elle est favorite. L’Italie est une équipe qui m’a beaucoup plu, même si ce n’est pas une énorme surprise. J’avoue que je les attendais forts et je trouve qu’ils ont vraiment montré qu’ils étaient bien. Je ne sais pas s’ils ne l’ont pas montré trop tôt car c’est long, un Euro. Mais je trouve que sur cette entame de tournoi, il y a un souffle qui se dégage de cette équipe, une impression de force et de pression vers l’avant qui est très agréable. Ce n’est pas forcément l’équipe que j’attendais le plus mais je suis assez bluffé jusqu’ici par l’Italie.
Vous qui avez commenté l’Angleterre, comment jaugez-vous cette équipe qui a un fort potentiel mais qui n’a pas encore impressionné ?
Je dirais que c’est un peu le même constat que pour l’Equipe de France. On a dit que les Anglais n’étaient pas terribles mais il n’empêche qu’ils sont premiers de leur poule. Ils avaient quand même les vice-champions du monde (la Croatie, ndr) face à eux. Ils ne prennent pas un but, ils gagnent deux matchs et ils font, c’est vrai, un nul pas particulièrement brillant contre l’Ecosse. Après, je ne dirais pas que c’est exactement comme l’Equipe de France non plus car je pense qu’il y a moins de qualité globale dans l’équipe anglaise que dans l’équipe française. Jusqu’à présent c’est mission accomplie et c’est bien satisfaisant. C’est vrai qu’il est décevant de ne pas avoir vu plus de buts et de ne pas avoir vu Kane réussir à être plus décisif. Mais ils ont pris sept points, ils n’ont pas pris un but et ils sont en huitièmes. Bon, ils n’ont pas de bol de se retrouver face à l’Allemagne dès le prochain match (rire).
La France affrontera la Suisse lundi. Qu’avez-vous pensé de la Suisse et à quel match vous attendez-vous ?
J’ai l’impression que c’est toujours un peu la même idée avec la Suisse, même si elle a évolué en changeant notamment de système défensif. Il y a toujours ce réflexe de se dire que c’est une équipe prenable mais ils sont très souvent au rendez-vous et se prennent rarement une taule. Cela a été plus compliqué contre l’Italie (3-0, ndr) mais je trouve qu’ils réussissent quand même toujours à sortir leur épingle du jeu. Il y a un supplément d’âme de pas mal de joueurs lorsqu’ils sont en sélection. Il n’est pas facile pour Shaqiri de se montrer en jouant à Liverpool mais le gars passe toujours au cran supérieur en sélection. Il y a des joueurs comme lui, par exemple James Rodriguez qui est toujours très bon en phase finale avec la Colombie ou Pogba qui est vraiment un joueur world class lorsqu’il joue en Bleu, même s’il est aussi très bon en club. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de génie absolu dans cette équipe suisse mais c’est une équipe qu’il est toujours très compliqué d’affronter. Evidemment, la France est favorite en tant que championne du monde et ce n’est pas insulter la Suisse que de dire ça. Mais on sait que ce sera un match difficile et que, si on ne marque pas assez vite, on peut se retrouver dans une situation un peu compliquée.

Je remercie Julien Brun pour sa gentillesse, sa disponibilité et ses réponses.
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